LE MALI : L’OBLIGATION DE CONSTRUIRE UNE ARMEE EFFICACE

Le Mali est un pays embouteillé par des tabous nés des connivences politico-sociales, une situation qui empêche les autorités de mener des réformes crédibles et courageuses dans plusieurs domaines.

Dans ce contexte, l’armée, est sans aucun doute l’institution qui souffre le plus de cette situation, car en son sein, les erreurs sont fatales.

Le Président Ibrahim Boubacar Keita, a souvent rappelé qu’il a hérité d’une situation désastreuse, sans pourtant aller au fond de ce dont il a trouvé sur place à son arrivée. Ce choix de s’arrêter à mi-chemin est sans doute lié à la volonté de ne pas blesser ses prédécesseurs.

N’oublions pas que le Mali est le pays de la « charte de Kurukanfuga », sauf que cette charte fut créer à une époque où n’existait pas encore les arrangements politiques, d’où son travestissement actuel.

En effet l’actuel chef de l’Etat a hérité d’une armée dont les racines mêmes avaient été atteintes par la mauvaise gestion des dirigeants qui l’ont précédé durant «l’ère démocratique »

L’épineuse question du recrutement

Lorsqu’on interroge les anciens militaires de l’époque du Général Moussa Traoré, le sentiment de trahison l’emporte. L’un m’expliqua que lors d’un entrainement où le Général, alors sous-lieutenant Moussa Traoré, était instructeur, un élève officier avait préféré rester caché dans un trou à serpent, plutôt que de sortir et d’affronter la punition de l’instructeur ! Ce temps semble lointain, car tout le monde est devenu intouchable, fils, neveux, cousins, frères etc des centaines de généraux, colonels, députés maires, préfets, magistrats ministres, présidents etc…

En 2017, Tiénan Coulibaly, alors ministre de la défense du Président Ibrahim Boubacar Keïta et ancien ministre des finances du Général Moussa Traoré, avait tenté de s’attaquer à la politique de recrutement au sein de l’armée. Il pointa du doigt « les députés, les ministres et les chefs militaires » et accusa ces derniers de s’adonner au népotisme lors des recrutements, en favorisant leurs proches. Il évita soigneusement de mentionner le cas de l’ancien Président Alpha Oumar Konaré, pourtant personnellement impliqué dans une telle démarche.

D’ailleurs le ministre Coulibaly n’a pas pu prospérer dans sa volonté de reformer le recrutement.

De l’avis de la majorité des maliens, l’armée est devenue au fil du temps un endroit où il faut caser les moins méritants des proches des puissants. Une zone dans laquelle où chômeurs et incompétents, à la limite de la sortie de piste sont récupérés.

Cette situation a créé un sentiment de doute au sein de l’armée sur les compétences et les capacités.

Le choc des nominations

Entre 2006 et 2010, les maliens ont eu la surprise de voir des listes de nomination au grade de général telles de simples distribution d’étoiles. Un soldat malien me confia que lorsqu’on aperçoit un Général, normalement cela provoque une réaction et un sentiment de profond respect, mais à force d’en voir tous les jours, c’est devenu banal !

Le dérapage est flagrant, le grade de Colonel major fut inventé pour limiter les dégâts. Mais hélas l’hémorragie fut impossible à contenir.

Les critères de nomination relèvent parfois de l’insolite, il arrive que cela repose majoritairement sur les bonnes relations sociales…

Le Président Ibrahim Boubacar Keïta reste confronté à ce dilemme, il est en effet difficile de geler les avancements. Il faut donc rétablir des critères solides en tenant compte d’un contexte dominé par de nombreuses incertitudes.

L’épisode du coup d’Etat de 2012 a d’avantage rendu difficile la tâche, de nombreux officiers supérieurs se sont brusquement retrouvés sans aucune responsabilité, remplacés par des subalternes.

La frustration est donc à son comble. La réhabilitation progressive de certains et les départs à la retraite d’autres restent l’équilibre à trouver.

L’absence de feuille de route

Récemment des enquêtes ont montré la dangereuse proximité entre l’opération Barkhane et des groupes d’autodéfense, notamment le GATIA (dirigé par le Général de division Ag Gamou) et le MSA (dirigé par Moussa Ag Acharatoumane).

Les deux mouvements, sont membres de la « plateforme » et défendent la position du gouvernement malien.

La force Barkhane explique sa coopération avec ces mouvements par leur connaissance du terrain et leur capacité à fournir des renseignements crédibles.

L’armée malienne est clairement absente du processus, pire, lors de l’annonce de la probable élimination du terroriste Kouffa, elle fut superbement ignorée par les différents communiqués des autorités françaises.

Les forces armées maliennes n’arrivent toujours pas à mettre sur la table de véritables objectifs chiffrés et cohérentes, en somme une véritable feuille de route qui pourrait dans le même temps, mieux faire appel à un consensus avec la population.

Construire une armée efficace

Les autorités maliennes ont l’obligation de réussir la construction d’une armée efficace, à travers des actions constantes et crédibles.

Malgré la nomination récente de nombreux généraux, aucun d’entre eux n’a eu le privilège de diriger une mission internationale. La désignation du Général Dacko à la tête du G5 Sahel a tourné court, ce qui démontre qu’elle était d’abord politique.

L’armée malienne n’arrive toujours pas à être décisive de manière durable et surtout à pouvoir prétendre à prendre la relève des missions internationales actuelles.

Son problème n’est pas conjoncturel, mais structurel, l’anticipation, la planification et la production restent ses principales faiblesses.

Le profil des officiers en charge du commandement est peu connu et les soldats sont déployés dans une certaine anarchie. Il n’existe pas de bases de données réelles et les décisionnaires n’ont aucun tableau de bord.

Les actions restent sporadiques et très souvent portées par la riposte au lieu de l’initiative.

De nombreux postes sont qualifiées de « garages » faute d’objectifs, par exemple, les hauts fonctionnaires de défense n’ont souvent pas grand-chose à se mettre sous la dent, tandis que leur rôle serait crucial, si la volonté est clairement de doter l’armée d’une feuille de route.

La mauvaise stratégie

Les autorités maliennes ne cessent de se justifier sur la mise à disposition des militaires de grands moyens. En effet, une récente enquête de l’Institut de recherche sur la paix de Stockholm, démontre que le Mali est le pays africain qui a enregistré le plus grand bond dans les dépenses militaires, soit une augmentation de 275 millions de dollars depuis trois ans.

La mise en avant de l’aspect financier de manière redondante par les autorités est une mauvaise posture, qui peut augmenter les frustrations et les doutes. De nombreux militaires maliens sont toujours en situation de précarité.

Le bilan doit être marqué par la sécurisation complète de certaines zones dangereuses afin d’éviter la justification légère sur l’apparence de la troupe.

Le défi sécuritaire au Mali est immense, en dépit de l’exigence de véritables résultats, l’institution militaire doit se renouveler, avec pour priorité la fixation d’objectif de sécurisation et de pacification.

Le départ des forces internationales du sol malien n’interviendra que si les décideurs maliens acceptent de mener des réformes crédibles tout en s’affranchissant des freins intérieurs.

Boubacar TRAORÉ
Consultant Senior / Conseiller Stratégique
Directeur Groupe Afriglob Conseil